Les troubles intériorisés : un volcan sous le silence

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Date de publication

dimanche 01 octobre, 2017

Ça se dit et ça se démontre, autant à l’école qu’à la maison : l’éducation est une question de gestion des priorités. Et pour cause, on entend souvent parler d’enfants qui ont la bougeotte et plus de difficulté à suivre les consignes, de ceux qui s’opposent plus directement ou encore qui s’acharnent sur leurs petits camarades, bref de ceux chez qui la souffrance se fait trop bruyante et avec qui l’on doit agir au plus vite ! Et puis il y a les autres… ceux qui souffrent moins ? Pas nécessairement, car parmi eux, on retrouve ceux qui souffrent avec discrétion.


Une souffrance insidieuse 


La rupture de fonctionnement

En contraste avec ces maux plus ouvertement dérangeants, que l’on regroupe sous l’étiquette de troubles extériorisés, on parle plutôt de troubles intériorisés lorsque des personnes, adultes ou enfants, rapportent des symptômes pouvant être associés à un diagnostic d’anxiété ou de dépression. Doit-on alors sonner l’alarme quand un enfant semble avoir l’estomac à l’envers ou broyer du noir à la veille d’un examen ou après une embrouille entre copains ?

Les chercheurs s’entendent habituellement sur le fait qu’une difficulté à fonctionner, chez l’enfant, sur une base de plus en plus continue, à cause de l’angoisse ou de la tristesse, est souvent le signe le plus déterminant d’une problématique à surveiller : « Il a de la difficulté à dormir le soir : il ne s’endort pas avant 11 heures ou minuit. Il fait des cauchemars. Il ne veut pas aller au camp de jour parce qu’il a peur de ne pas se faire d’amis, ou ses parents doivent faire 3 heures de route en plein milieu de la nuit pour aller le chercher à son camp de vacances parce qu’il a fait une crise d’anxiété. C’est quand même assez avancé lorsqu’on est rendu à ce point, mais un grand signe demeure que le jeune ne parvient plus à faire son travail d’enfant, aller à l’école, se faire des amis : il peut être isolé socialement ou même se faire rejeter. Il se sent triste. On voit qu’il ne va pas bien et qu’il est en détresse. Cela va souvent s’exprimer aussi par des symptômes physiologiques comme des maux de ventre, de tête ou de cœur. Tout cela, accompagné du refus de faire des choses, pourrait nous mettre sur la piste qu’il se passe quelque chose d’anormal », évoque la chercheuse et psychologue clinicienne Lyse Turgeon.

Et il ne s’agit pas d’un risque isolé puisqu’on estime qu’environ 10 % des enfants des classes du primaire sont aux prises avec un trouble anxieux repérable, et que la proportion de ce trouble peut s’élever jusqu’à 23 % au secondaire ; les symptômes associés à la dépression, quant à eux, apparaissent chez 15 % à 25 % des jeunes ; si l’on se limite au cas de dépression majeure, l’incidence serait de 4 % à 5 %. Ces tendances à appréhender les situations nouvelles ou potentiellement exigeantes peuvent affecter également toute la dynamique familiale : « Dans les cas les plus pathologiques, près de l’hospitalisation, on va avoir des adolescents ou des enfants qui ne sont plus capables de sortir de la maison et vont contraindre toute la famille à se recentrer autour des besoins de cet enfant… mais qui sont des besoins dysfonctionnels. Cela va presque jusqu’à mettre des parents en quarantaine », ajoute aussi le chercheur et psychoéducateur Jonathan Bluteau.

 

Abritant plusieurs maux

Pourtant, lorsque l’attitude d’un enfant commence à tourner un peu moins rond, il n’est pas nécessairement évident de se faire une idée claire de ce qui est en train de se passer. De manière générale, les chercheurs remarquent toutefois que les enfants du primaire sont plus susceptibles de souffrir de troubles anxieux et le manifestent plutôt sur une base continue, alors que les traits dépressifs apparaissent surtout à partir de l’entrée au secondaire, et par phases. Mais il n’en reste pas moins que les enfants déjà anxieux ont 75 % plus de risque de développer des traits dépressifs et que, sur le plan biologique, l’un et l’autre se ressemblent : « Quelqu’un qui a des pensées dépressives va avoir des idées de dépréciation de soi, toutes rattachées à “Je ne suis pas capable”, “Je ne vaux rien”. Des pensées anxieuses vont être des pensées de peur associées à l’anticipation de choses que l’on pourrait craindre », précise Jonathan Bluteau.

Ces distinctions sont importantes aussi parce que chaque problématique exige une approche adaptée selon le degré de gravité et le trouble spécifique qui, dans le cas des troubles anxieux, se détaille en sept catégories reconnues par les spécialistes de la santé mentale, puisque chacune d’entre elles est associée à des causes différentes : « Par exemple, un jeune pourrait avoir en bas âge une difficulté d’attachement avec ses parents : cela le rendrait plus susceptible de vivre plus tard une anxiété de séparation. Mais les difficultés d’attachement ne vont pas expliquer un problème de phobie sociale », souligne Lyse Turgeon. Identifier les causes est d’autant plus complexe, selon madame Turgeon, qu’il est courant que cette difficulté soit masquée sous d’autres signes d’une problématique plus apparente : « Par exemple, un jeune qui a de la difficulté à se concentrer à l’école, cela pourrait être parce qu’il souffre d’un déficit d’attention. Il pourrait aussi avoir de la difficulté à se concentrer parce qu’il est anxieux et s’inquiète de ses résultats. C’est pour cela qu’il est important d’obtenir une bonne évaluation par un professionnel qui va être en mesure de départager les choses. »

 

Pas toujours visible

Frédéric Nault-Brière remarque d’ailleurs que c’est souvent lorsque les problématiques s’aggravent au point où s’y ajoutent d’autres problèmes de comportement plus tangibles que les jeunes parviennent à obtenir de l’aide : « Les jeunes qui ont un trouble intériorisé, par exemple un trouble anxieux dépressif, peuvent essayer d’obtenir de l’aide, mais cela ne veut pas dire qu’ils vont le faire. Dans la grande majorité des cas, ils ne le feront pas. Dans certains cas, ils vont recevoir un soutien s’ils développent des problèmes à l’école, quand on commencera à voir des répercussions négatives sur leur fonctionnement scolaire ou sur leur comportement. Par exemple, on peut avoir des jeunes qui vivent une grande souffrance psychologique et beaucoup de détresse et qui vont commencer à consommer de la drogue : cela peut être une façon inadaptée de gérer leurs émotions. »

Monsieur Nault-Brière reconnaît même que le fait d’envisager la possibilité qu’un jeune, et encore plus un enfant, puisse souffrir de dépression demeure assez nouveau : « Jusqu’aux années 1990, ce que l’on entendait à propos de la dépression, même chez les chercheurs, c’était qu’elle ne se retrouvait que chez les adultes. » Cet accès plus limité aux services pour ceux qui, dès l’enfance, crient moins fort que les autres, est un phénomène connu et pourtant, aux dires de ces trois chercheurs qui consacrent leur vie à l’éducation des jeunes, la situation a été loin de s’améliorer au cours des 15 dernières années pour ces derniers : « Il y a beaucoup d’écoles où il n’y a plus de psychologues et encore moins de ressources professionnelles. Alors le peu de ressources que l’on a, on est obligé de les saupoudrer et de les répartir entre les priorités : avoir un programme contre l’intimidation, aider nos enfants qui ont des problèmes de comportement, ceux qui ont des troubles d’apprentissage, ceux qui ont un déficit d’attention avec hyperactivité, les enfants autistes que l’on veut de plus en plus intégrer dans les classes régulières, ce qui est très correct. On doit donc les répartir entre les enfants qui ont besoin d’aide, les parents qui crient le plus fort… alors les enfants qui sont anxieux ou dépressifs sont toujours ceux qui vont passer en dernier jusqu’à ce qu’il y en ait un qui dise : “Je ne vais pas bien et je veux me tuer!” Et là, il va y avoir un moment de panique à l’école », constate Lyse Turgeon.

Pourtant, nuance Frédéric Nault-Brière, les professeurs et les éducateurs ne sont pas les seuls à avoir de la difficulté à reconnaître les signes de la détresse d’un enfant : « On a fait des études là-dessus : on a comparé les avis des parents, des jeunes et des professeurs et il n’y avait pratiquement pas d’accord. Ils ne rapportent pas du tout la même chose. Les jeunes pouvaient rapporter des symptômes très élevés de souffrances, de difficultés, mais ni les parents ni les professeurs ne les avaient vus. » Il admet d’ailleurs qu’à travers tous les bouleversements physiologiques et sociaux qu’amène l’adolescence, il n’est pas toujours évident pour ces derniers, et même pour les amis, d’y percevoir une détresse, même lorsque les signes commencent à se manifester physiquement : « Une très grande fatigue, une difficulté à faire la moindre petite chose dans son quotidien, comme se lever, s’habiller et prendre sa douche. Mais là, ce qui est difficile à savoir, c’est si c’est à cause de l’adolescence ou de la dépression : la question se pose et c’est ce qui fait que c’est compliqué avec les adolescents, plus qu’avec des adultes. »

 

Des pensées qui laissent des traces

Le temps qui passe avant que l’entourage ne réagisse peut s’avérer lourd de conséquences : « Les parents peuvent devenir excédés et cela peut créer des conflits dans la famille. Cela peut aussi entraîner des difficultés avec les amis et les pairs. Ce peut être des enfants qui ont de la difficulté à nouer des liens d’amitié ou qui peuvent devenir victimes de rejet. Cela peut aussi nuire au développement, parce que ça empêche de faire certaines activités : il ne va jamais dans des camps de jour, ne va jamais chez des amis ou dans les fêtes d’enfants. Il se prive d’occasions de socialiser et de se faire des amis. Il y a aussi des conséquences à plus long terme sur la santé physique : ce peut être des personnes qui développeront des problèmes de digestion, des problèmes cardiovasculaires ou des problèmes de peau. Beaucoup de problèmes de santé physique sont associés à une plus grande anxiété. Il y a des études qui disent que ce sont des jeunes qui risquent le plus le décrochage scolaire au secondaire. Donc, cela réduit leurs possibilités d’emploi et d’avancement professionnel plus tard, malgré leur anxiété de performance ou à cause de leur anxiété de performance. Il y a un nouveau concept, depuis une dizaine d’années, dans la littérature, où l’on parle de burn-out scolaire : ce sont des enfants qui réussissent très bien, comme les adultes en milieu professionnel, mais qui croulent sous la pression et abandonnent leurs études. L’anxiété peut mener à ça. À l’adolescence, l’anxiété est aussi reliée à l’augmentation de la consommation de toutes sortes de substances, légales ou non : alcool, cannabis, cigarette, etc. »

À cela s’ajoutent les risques de suicide. Les conséquences de ces entraves au rendement scolaire, des retraits ou des stigmates sociaux, dans les cas de dépressions, se font sentir jusqu’à l’âge adulte : « Il y a les difficultés cumulatives qui sont là, qui restent et peuvent avoir, à long terme, des conséquences assez dramatiques sur la vie de la personne et aussi sur un plan social. L’Organisation mondiale de la santé projette qu’à partir de 2030, dans des pays industrialisés comme le Canada, la dépression va être la maladie la plus coûteuse, avant toute autre forme de maladie physique ou autre », ajoute Frédéric Nault-Brière.

Il s’agit bien sûr d’un coût qui va bien au-delà de la médication. Mais ceux de la médication, de plus en plus prescrite aux adolescents en situation de détresse psychologique, sont également à considérer, d’autant plus que, comme le précise Jonathan Bluteau, ses effets demeurent encore méconnus sur les jeunes clientèles : « Il y a des algorithmes pour mesurer les dosages nécessaires selon le poids et la grandeur, mais ils sont testés d’abord chez les adultes parce que nous ne pouvons pas faire des tests pharmaceutiques sur les enfants. Pourtant, les interactions sont beaucoup plus complexes chez les jeunes parce que le cerveau de l’adulte est totalement développé, alors que celui de l’enfant est en développement. Cela n’a pas du tout les mêmes conséquences. Et il n’y a pas beaucoup d’études là-dessus. »

Un contexte où les enfants ont souvent besoin d’un diagnostic pour recevoir un soutien scolaire adapté et où, à ce stade, les parents et parfois les médecins peuvent sentir une pression pour qu’une médication soit prescrite, ne favorise pas toujours l’adoption de solutions alternatives. Pourtant, s’entendent les spécialistes, il n’est pas du tout nécessaire qu’un enfant soit considéré comme « cliniquement » dépressif ou anxieux pour qu’une approche puisse démontrer son efficacité à réduire les signes d’anxiété ou de détresse. C’est d’ailleurs à des approches préventives auprès des enfants ne présentant que quelques signes dépressifs que sont consacrés les travaux actuels de Frédéric Nault-Brière, dont les résultats préliminaires semblent plus que satisfaisants : « Notre souhait numéro un est qu’ils ne développent pas un trouble clinique. On sait que sur une année scolaire, si notre programme est animé à l’automne, d’ici à la fin de l’année scolaire, ces jeunes-là risquent six fois moins de développer un trouble, comparés à ceux qui n’auraient pas participé du tout. »

 

L’investissement plutôt que l’évitement

S’il n’est pas du pouvoir des parents et des professeurs de poser des diagnostics ou d’obtenir tous les services qui leur sembleraient favorables, dès les premiers moments d’angoisse ou de tristesse, il leur reste quand même une bonne marge de manœuvre pour accompagner leurs enfants plus sensibles ou moins enclins à extérioriser leurs peurs et leurs chagrins.

 


Je t’écoute

Lyse Turgeon souligne l’importance pour tous les enfants, mais particulièrement pour ceux qui arrivent au monde avec une nature plus inhibée, de se sentir entourés d’un cadre rassurant et prévisible, et de favoriser les routines dont celles liées au repas et au sommeil. Pourtant, madame Turgeon insiste à la fois sur l’importance de ne pas s’en tenir à un cadre trop rigide, et de plutôt démontrer une écoute attentive contribuant à ce que les timides tentatives d’un enfant pour exprimer ce qu’il ressent et désire puissent prendre de l’amplitude : « On pourrait avoir un jeune qui risque de développer de l’anxiété parce qu’il a un tempérament plus inhibé. Il naît dans un environnement donné et, en arrivant à l’école, il rencontre un professeur qui va savoir l’aider à parler, à s’affirmer plus, à s’ouvrir. Ce petit garçon s’est retrouvé dans un environnement qui lui est favorable. Ce n’est pas déterministe, la trajectoire de développement de problèmes. Il peut y avoir toutes sortes d’influences. »

Mais une attitude parentale qui manifeste de la compassion devant les tentatives parfois maladroites d’affirmation de soi des enfants peut et doit se maintenir de façon continue. Et quoique cette ouverture n’oblige pas à tout accepter, elle devient plus propice aux aveux de ce qui pourrait s’avérer plus difficile à entendre pour un parent, concernant la souffrance de son enfant : « Les jeunes qui sont dépressifs ont malheureusement une opinion d’eux-mêmes qui est excessivement négative. Ça vaut la peine de souligner leurs réussites, un peu pour aller à l’encontre des schèmes de pensée très négative qu’ils entretiennent à leur égard. Est-ce que ça va complètement changer ? Pas nécessairement. Mais ça peut avoir un certain impact positif pour eux », croit Frédéric Nault-Brière.

 

Tu es plus fort que ta sensibilité

Monsieur Nault-Brière croit qu’il peut être aidant pour un parent de garder en tête que certains aspects de la vulnérabilité de son enfant sont biologiques, afin d’éviter de tomber dans le cycle de la culpabilité : « Je ne crois pas que la dépression d’un jeune est quelque chose que l’on peut accepter et, effectivement, j’ai du mal à imaginer quelque chose qui soit plus difficile à recevoir pour un parent. Pour avoir moi-même de jeunes enfants, j’espère que c’est quelque chose qui ne m’arrivera jamais. En même temps, j’essaie de faire attention avec cette notion d’échec : ce n’est pas un échec pour un parent d’avoir un enfant qui va vivre un épisode de dépression ou qui va avoir des symptômes anxieux. Ça arrive. Ce sont des difficultés. Ça vient du niveau psychiatrique : c’est une maladie. Et dans le cas d’une dépression, cela peut même être une maladie récurrente. Cela ne veut pas dire que le parent est un mauvais parent ou encore pire, qu’il a un mauvais enfant. »

Frédéric Nault-Brière veut aussi mettre en garde contre la tentation de trop définir son enfant par son diagnostic : « Mais il faut éviter le penchant où on définit notre jeune à partir de ses étiquettes. On a souvent tendance à faire cela et ce n’est pas spécifique à la dépression. On peut dire : “Mon petit TDAH”, “Mon petit dépressif” ou “Mon petit TSA”. Les définir comme ça, cela ne nous aide pas à les voir à partir de leurs forces, de leurs compétences. » Jonathan Bluteau abonde aussi en ce sens en ajoutant que d’accorder trop d’importance au rôle de la médication peut accentuer cette déresponsabilisation : « Ensuite, l’enfant va associer le fait qu’il se sente bien ou non  à la prise ou non de sa médication. C’est donner énormément de pouvoir à une attribution externe : la pilule, car dans les faits, les enfants ont des capacités.»

 

Pour toi, on se serrera les coudes !

Le sentiment d’impuissance que provoque cette situation peut aussi accentuer la tentation de chercher une cause hors de la famille, pour les parents, et de l’école, pour les professeurs. Des attributions qui, d’après Frédéric Nault-Brière, ne contribuent pas à travailler ensemble à partir d’une vision globale : « Il est très rare, de toute façon, que la problématique soit reliée à une seule cause très précise. Si le jeune vit ses devoirs ou ses leçons comme quelque chose d’excessivement stressant, cela ne veut pas dire que le professeur est un mauvais professeur. Cela veut dire que c’est une difficulté du jeune sur le plan scolaire et que l’on peut essayer de le soutenir et de l’accompagner là-dedans. »

Lyse Turgeon propose de commencer par écouter l’enfant ou le jeune afin qu’il explique, en ses mots, les raisons de ses propres appréhensions et retraits. Ensuite, si l’impression que l’école est fautive persiste ou pas, l’important est de se donner tous les moyens pour maintenir le dialogue : « La première étape, c’est d’aller rencontrer le professeur quand on a fini de bouillir, et de parvenir à rester calme. Il faut rester poli et partir du principe que l’enseignant veut le bien de l’enfant ; peut-être y aller les deux parents ensemble, pour que l’un puisse donner un coup de pied en dessous de la table à l’autre pour lui faire comprendre qu’il va trop loin ! Il faut aussi partir en se demandant ce qu’est notre objectif et demeurer stratégique : mon objectif est d’aider mon enfant. Si je vais insulter l’enseignant ou que je lui dis que c’est de sa faute, je n’aiderai pas mon enfant : au contraire, ça pourrait aggraver les choses ! Des techniques de base : ne pas accuser, parler au je, dire que l’on était inquiet pour son enfant. On peut demander au professeur s’il ou elle a des suggestions pour améliorer la situation en classe ou ce qui pourrait être fait pour améliorer la situation. Si, après l’avoir rencontré une ou deux fois, on voit que rien ne se met en place, ça pourrait être le moment d’aller chercher de l’aide du côté de la direction, mais il faut y aller par étapes. »

 

Vas-y, je suis là

Se mettre à l’écoute de son enfant et démontrer son empathie envers ses peurs ou sa tendance à s’isoler à la maison ne signifient pas pour autant obtempérer à ses demandes pour limiter ses contacts sociaux ou les autres défis qui l’effraient : la tentation peut être grande pour un parent de s’apitoyer sur les souffrances de son enfant : « Dès que l’enfant est placé dans une situation de nouveauté, il se sent inconfortable et pleure beaucoup, alors les parents essaient de lui éviter ce genre de situation autant que possible. Mais ce genre d’attitude de protection peut parfois avoir un effet paradoxal et renforcer les choses. À l’inverse, il y a peut-être des parents qui vont dire que c’est un défi plus grand pour leur enfant, mais qu’il est important qu’il puisse l’affronter quand même pour être capable d’affronter ses inhibitions dans ce genre de situation », explique Frédéric Nault-Brière.

Car, en effet, si plusieurs angoisses peuvent limiter l’envie des enfants et des jeunes de se livrer aux activités sociales et à la multitude des « premières fois » propres à leur âge, les jeunes plus dépressifs, de leur côté, peuvent sentir le besoin d’éviter les situations qui leur semblent au-dessus de leurs forces et perdre peu à peu l’attrait pour l’ensemble de leurs activités, même celles qu’ils aimaient auparavant. Afin de prévenir l’aggravation de ces situations, les chercheurs proposent de multiplier les expériences sur une base la plus prévisible et rassurante possible et, s’il le faut, offrir son accompagnement : « Si je sais que mon enfant est très amie avec une autre et qu’elle me dit qu’elle ne veut pas aller à la fête et que je comprends, en la questionnant, qu’elle ne veut pas y aller parce qu’il va y avoir trop d’enfants, mon rôle serait de l’accompagner, c’est-à-dire que, dans la mesure où l’intégrité de mon enfant n’est pas menacée, je sais que c’est sa part à elle ; comme parent, je devrais être sécurisant. Je peux accompagner mon enfant à la rencontre d’amis. Je vais dire aux parents que je vais rester peut-être une demi-heure, juste le temps que mon enfant s’acclimate et je vais essayer de soutenir mon enfant dans cette phase d’intégration : qu’est-ce qu’on fait dans ce genre d’interaction sociale ? On va voir les autres, on leur dit “Salut”, on leur dit son nom. On fait ce bout de chemin jusqu’à ce que l’enfant soit assez à l’aise pour que l’on puisse tranquillement se retirer et la laisser s’organiser toute seule. Ça, c’est le meilleur apprentissage », rapporte Jonathan Bluteau.

 

Quel est ton rythme ?

Si les lecteurs se sentent l’envie de rétorquer que trouver le juste équilibre entre l’écoute et l’encouragement n’est pas chose facile… les experts leur donneront sans doute raison. Frédéric Nault-Brière ajoutera même que la ligne est particulièrement mince en ce qui a trait aux adolescents : « Des adolescents peuvent vivre beaucoup de souffrances sans nécessairement être capables de nommer ce qu’ils sont en train de vivre. Ils ne parleront pas en termes de symptômes ou de dépression. Pour eux, ce n’est peut-être pas un concept qui a du sens. Il ne faut donc pas pousser trop le jeune à un point tel qu’il puisse y avoir une rupture ou un bris de communication. » Quoi qu’il en soit, la règle d’or que mentionne Lyse Turgeon, avec un enfant plus inhibé, serait de tenter de modérer son propre emportement, devant la succession des refus et des réticences, pour favoriser une approche planifiée et à petites doses : « J’ai déjà vu un papa avec sa fille qui avait un problème d’anxiété de séparation : il commençait à en avoir assez, alors il lui a dit : “Je te laisse à la maison et je vais revenir lorsque tu n’auras plus peur!”. Cela a été un peu trop intense comme intervention et elle a eu encore plus peur après. Ça se rattrape : il est rare que quelque chose soit définitif. Mais même avec une bonne intention, momentanément, il a aggravé la peur. »

La manière de motiver l’enfant doit s’adapter à l’âge, puisque l’encadrement devant une enfant qui vit son « 2 ans terrible » n’est pas le même que celui d’un adolescent qui n’a plus envie de suivre ses parents dans les fêtes de famille. Les parents doivent aussi savoir que de surcharger l’emploi du temps des enfants qui ne savent pas dire non aux « expériences positives » n’est peut-être pas la solution. Que la multiplication des contextes de performance peut même s’avérer propice à l’anxiété ou à l’épuisement. Mais à partir de quel moment faut-il renoncer à nos attentes, comment parent, et laisser l’enfant vivre librement ses tendances plus introverties ? Lyse Turgeon admet qu’il faut beaucoup d’écoute pour trouver le ton juste : « Quand devons-nous accepter qu’un enfant est comme il est, et qu’il ne changera pas tellement ? Quand devrions-nous pousser pour qu’il y ait un changement ? Ce n’est pas facile d’y répondre, mais moi je reviendrai à la question de la détresse et du fonctionnement : si mon jeune fonctionne bien, qu’il a l’air heureux et que, pour lui, ça va bien, au nom de quoi je voudrais qu’il change ? Si je trouve, moi, qu’il n’est pas assez extraverti, qu’il ne s’exprime pas assez, mais qu’il n’y a pas de conséquences pour lui, je me demande si je devrais faire quelque chose. Par contre, s’il a vraiment un problème et, parce qu’il ne parle pas, parce qu’il ne s’affirme pas, il a des difficultés et semble vraiment anxieux, ne dort pas bien et a l’air triste, là, il y a lieu d’intervenir. »

 

Il n’y a pas juste moi qui peux t’aider

Au terme de ces négociations et de ces accompagnements, les réseaux sociaux que développent les enfants et les jeunes peuvent s’avérer un moyen d’aller chercher du soutien et de prendre conscience de leurs aptitudes, comme Jonathan Bluteau a pu le constater, lors de la première journée au camp de jour de sa fille, qui disait n’avoir aucune envie d’y aller : « C’est comme si elle disait qu’elle n’était pas capable ; mais c’était lié à une peur : est-ce que je vais me faire des amis ? Qui va être ma monitrice ? Alors je rentre dans la bâtisse avec elle, et une fois à la table d’accueil, il y a deux de ses amies qui arrivent et l’interpellent : c’est le soutien social qui a été son facteur de protection le plus grand. Pour elle, c’était merveilleux. C’est ce réseau informel qui constitue les atouts les plus importants. Et ma fille, malgré le fait qu’elle est un peu plus anxieuse, a de bonnes habiletés sociales et se fait aimer par beaucoup de gens ; alors ses stratégies sont bonnes parce qu’elle se fait des amis facilement et elle est populaire. Cela compense son anxiété. Ça va la suivre toute sa vie. »

Frédéric Nault-Brière nuance toutefois ce principe par le fait que les jeunes filles ne tirent pas toutes des effets aussi bénéfiques de ces interactions et tendent parfois à partager un sombre discours commun : « On appelle ça la co-rumination. Ce que l’on observe particulièrement chez les jeunes filles, c’est que si le modèle dit que l’école est difficile ou que la vie ne vaut pas grand-chose, lorsqu’elles vont s’en parler entre elles, le discours ne va être que cela ; et si ce n’est que cela, de ressasser les choses négatives constamment, cela ne fait pas que maintenir les émotions négatives, ça les amplifie et les exacerbe plutôt que de devenir une aide mutuelle. » Les parents peuvent donc avoir intérêt à garder l’oreille attentive et à revisiter quelques croyances que les adolescents se forgent entre eux, au besoin. Il en va de même pour leurs réseaux sociaux en ligne. Mais il n’en reste pas moins que la recherche du jeune par lui-même, d’autres sources de soutien que ses parents, démontre, à l’avis de monsieur Nault-Brière, une quête d’autonomie positive et naturelle, surtout à l’adolescence : « Cela peut être n’importe qui dans la famille élargie du jeune aussi. Et il n’est pas rare que la personne avec laquelle le jeune est le plus à l’aise de parler de ses difficultés ne soit pas ses parents. Quelqu’un dans la famille qui a un certain degré d’éloignement est peut-être plus propice pour parler de certaines difficultés et cela peut être parfaitement correct aussi. Il n’y a pas de loi qui fait que le jeune doit nécessairement parler de tout avant tout avec ses parents. »

 

Qui lira verra

Dans les cas les plus sérieux où l’école et les autres ressources immédiates ne semblent pas apporter le soutien attendu, le parent peut toujours s’adresser au conseil d’établissement, pour intervenir et l’aider à faire entendre ses droits à des services en milieu scolaire, ou se tourner vers les ressources en CLSC, ce qui peut exiger parfois beaucoup de patience. Bien sûr, d’autres services sont également offerts en milieu privé, mais encore faut-il cibler les ressources adéquates pour les enfants, en ce domaine.

Pour des cas d’anxiété et de dépression chez les jeunes et les enfants, Lyse Turgeon a davantage tendance à suggérer de rechercher un thérapeute d’approche cognitivocomportementale. Mais, en plus, pour les cas qui ne semblent pas encore requérir l’accompagnement d’un professionnel, Lyse Turgeon mentionne l’existence de plusieurs autres formules pouvant contribuer au contrôle de soi de son enfant, comme des cours de méditation, de relaxation, de yoga ou d’art martial, ou encore, des formes de soutien s’adressant plus directement aux parents, que ce soient d’autres parents avec qui échanger ou encore la bibliothérapie. Et, dans ce domaine également, elle invite à ouvrir l’œil avant de se lancer dans l’aventure, ce qui peut se faire, à son avis, en se fiant notamment aux recommandations de la Fondation Chagnon, www.fondationchagnon.org, ou encore à celles des hôpitaux ayant développé une spécialité en pédopsychiatrie (dont les Éditions du CHU Sainte-Justine, www.editions-chu-sainte-justine.org). À cela peuvent aussi s’ajouter les services en ligne offerts par l’Association Revivre, www.revivre.org. Ainsi, les solutions n’étant pas toutes offertes sur un plateau d’argent, les parents et les enfants peuvent trouver une bonne raison de se retrousser les manches ensemble pour en ressortir plus forts.

 

Merci à :
Jonathan Bluteau, chercheur et professeur au département d’éducation spécialisée de l’UQAM
Lyse Turgeon, psychologue clinicienne, chercheuse et professeure de psychoéducation à l’Université de Montréal
Frédéric Nault-Brière, chercheur en psychologie développementale et professeur en psychoéducation à l’Université de Montréal