Les conflits d’enfants

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Date de publication

jeudi 06 août, 2020

Les parents : arbitres ou coachs ?

« Maintenant, il y a des maîtrises en gestion de conflits. C’est quelque chose qui a besoin d’être appris dans notre monde », explique Julie Brousseau, psychothérapeute. Toutefois, contrairement à un sujet de maîtrise, le défi d’affronter les conflits ne se choisit pas, les enfants tombent directement dans le bain, à la maison ou à la garderie.  


 Affronter le combat, dès les premières années

Se heurter au conflit se produit de façon radicale, puisque c’est entre un et deux ans que la grande majorité des individus commettront le plus d’actes d’agressivité physique. Dans les années qui suivent, les coups deviennent plus habiles et les attaques verbales s’y ajoutent. Heureusement, les enfants apprennent ensuite, peu à peu, comment et pourquoi se maîtriser. 

 

Dure, dure, l’école de la vie

Quand la période paisible arrivera-t-elle ? Les parents se posent tous un jour (et peut-être tous les jours) la question, surtout lorsqu’ils tentent de conduire, alors que ça se chamaille sur la banquette arrière, lorsque des commentaires de la fratrie ou d’un camarade de la garderie mènent à une crise de larmes, ou encore lorsque leurs questions de parents sont confrontées à un « Ce n’est pas moi, c’est elle (ou lui) ! ». Et la question de l’âge de sagesse inquiète toujours, même si on sait, au fond, que nous  ne sommes jamais parvenus à devenir des modèles parfaits de communication et de comportement zen. Créer des citoyens responsables et pacifiques : voilà donc une grande responsabilité pour les êtres imparfaits que nous sommes.

Pour le meilleur ou pour le pire, la suite des choses ne dépend pas totalement que des parents. Le tempérament de l’enfant joue un rôle. De plus, affirme Hélène Larouche, professeure au département de la faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, rien ne remplace l’expérimentation. Dans le domaine des interactions sociales, c’est encore en forgeant que l’on devient forgeron, avec la fratrie ou les copains : « Lorsque nous n’avons pas préparé les enfants, ou pour un enfant qui n’a pas développé des habiletés sociales avant cinq ans, les premiers contacts à l’école peuvent [l’inciter] à se retirer, de façon timide ou, au contraire, à réagir avec un comportement agressif, qui traduit de la peur. »

Voilà pourquoi le professeur en psychologie de l’Université Laval, George Tarabulsy, souligne également l’importance d’aiguiller les enfants très jeunes vers des situations de succès tout en les encourageant dès leur jeune âge à régler leurs conflits, au moins en partie, par eux-mêmes, lorsque la situation n’en arrive pas aux attaques physiques ou verbales. Ainsi, devant un enfant qui réclamerait un peu trop promptement de l’aide, il suggère : « Ce serait alors fort correct, de la part de l’éducatrice, de dire : ?Si quelqu’un te prend ton toutou, tu es capable de lui dire de te le redonner. Et si cela ne fonctionne pas, reviens me voir.” »

Évidemment, à l’âge du « Je suis capable tout seul », le professeur en psychologie de l’Université Laval, et directeur de recherche, observe que les petits apprentis sociaux peuvent aussi chercher à affronter par eux-mêmes des différends qui les dépassent encore un peu : « Il y a des situations où le parent voit que l’enfant n’est pas capable. Il peut le laisser faire ce qu’il doit faire pour prendre conscience, de lui-même, qu’il n’en est pas capable. Ça fait partie de l’apprentissage de l’autonomie de savoir reconnaître son échec et de demander de l’aide. » 

Des interventions à ne pas éviter

Pourtant, l’autonomie ne semble signifier pour aucun des experts de laisser les enfants se dépêtrer avec leurs problèmes. Au contraire, en bas âge, les échanges de coups et de morsures réclament souvent la présence des adultes plus que jamais. Julie Brousseau affirme que de laisser faire des enfants qui se chamaillent ou qui malmènent leur petite sœur, parce qu’ils essaient d’attirer l’attention, ne tient pas la route non plus : « On a quand même un autre enfant à protéger. On n’a pas le choix. Si on sait que c’est pour attirer l’attention, on n’est pas obligé de s’y attarder pendant une heure. On peut toutefois poser la question : ?Crois-tu que ce que tu viens de faire était adéquat ? Je t’invite à y réfléchir.” »

Et si l’enfant démontre des difficultés à adopter des comportements adéquats, Hélène Larouche est d’avis qu’il risque de se placer dans des situations d’isolement dont il se sortira difficilement sans un petit coup de pouce des adultes environnants : « Parce que plus ils sont rejetés, moins ils développent leurs habiletés. Moins ils développent leurs habiletés, moins ils sont acceptés. C’est un cercle vicieux. » Un enfant qui revient fréquemment en pleurs, même s’il ne parvient pas à nommer exactement les actes dont il se dit la victime, devrait aussi attirer l’attention, puisque cette détresse peut révéler des formes de violence comme l’intimidation.

Et afin de tuer ce genre de dynamique dans l’œuf, la psychoéducatrice et auteure Annie Sayeur suggère également de ne pas montrer trop de complaisance envers les ententes prises entre les enfants qui tentent d’éviter les conséquences d’une action susceptible d’être réprimandée : « C’est vrai que ça peut paraître comme des enfants qui parviennent à trouver eux-mêmes des solutions. Mais si cela arrive régulièrement et que c’est toujours le même qui dit ?Regarde, je vais te donner cela et on n’en parlera pas”, c’est souvent là que l’enfant peut développer une habitude d’intimidateur, de manipulateur… ou de victime. »

En effet, les chemins qui mènent à l’intimidation et à la victimisation peuvent se rapprocher, dans la mesure où l’enfant sent qu’il ne peut compter que sur ses propres moyens pour se défendre. Georges Tarabulsy ajoute aussi qu’un enfant qui se fait renvoyer à lui-même, avant de se sentir assez sûr de ses moyens, peut avoir de moins en moins tendance à faire appel aux adultes, lorsqu’il serait préférable de le faire. Au contraire, un enfant qui fait confiance à l’autorité se sentira plus sûr de lui au moment d’appliquer des consignes et s’attendra à ce qu’elles soient respectées envers lui : « Lorsque les règles sont claires, la confiance est là pour affirmer ?Tu as transgressé une règle”. »  

Georges Tarabulsy précise néanmoins que de fixer des règles réconfortantes ne signifie pas d’exclure systématiquement l’enfant de la recherche de solutions. Il incite toutefois à reconnaître la limite des enfants à inventorier par eux-mêmes les possibilités d’actions à leur portée : « Je ne veux donc pas dire que les gens qui pensent que les enfants doivent trouver leurs propres solutions ont tort ; mais c’est important de savoir que les enfants qui ont peur et qui ne se sentent pas bien attendent un mentorat des adultes de confiance dans leur environnement. »

Devenir concrètement empathique

L’exigence « d’être présent sans l’être » constitue une rhétorique imposée aux parents, qui amène plus de questions que de réponses. Une première piste indiquée par Hélène Larouche est que plus l’enfant est  jeune, plus l’intervention peut prendre une forme concrète, comme celle d’accompagner physiquement un enfant trop peu sûr de lui, après une exploration commune des possibilités. Elle a pu d’ailleurs appliquer cette méthode dans son ancienne vie d’éducatrice : « Je lui ai proposé de l’accompagner, mais je ne l’ai pas fait à sa place : je l’ai écoutée demander ?Me prêterais-tu ta pelle rouge ? Je vais te prêter ma pelle bleue”. L’autre petite fille a dit oui. La première était tout étonnée qu’elle accepte. Elle tenait pour acquis que l’autre allait refuser. »

L’accompagnement est d’autant plus pertinent lorsqu’il s’agit de réparer les pots cassés, après une querelle ou une crise de larmes. Annie Sayeur explique toutefois que les enfants, avant 5 ou 8 ans, n’ont pas encore atteint un degré d’abstraction logique suffisant pour comprendre la portée de leurs gestes. Il est alors inutile de s’empêtrer dans les grandes explications sur l’importance de demeurer pacifique : « À ce moment, si on leur explique avec notre pensée et notre logique d’adulte qu’il ne faut pas faire ces choses-là, l’enfant ne comprendra pas. Ils nous regardent avec leurs grands yeux et on se demande s’ils se moquent de nous. » Le soutien assidu est donc de mise, mais la punition a beaucoup moins de sens, puisque l’enfant ne fait souvent qu’exprimer son émotion du moment, par une poussée ou une morsure, sans chercher vraiment à contrôler les autres d’une quelconque manière.

Madame Sayeur concède qu’il demeure possible de mettre l’enfant sur la piste de ce qui, espérons-le, deviendra un jour de l’empathie, par des directives concrètement reliées à l’acte reproché : « Si une petite fille a mordu, lorsqu’elle sera calme, on peut lui dire de donner un bisou là où elle a mordu ou mettre une petite débarbouillette pour réparer. Si on explique avec des mots, elle ne comprendra pas. Mais admettons qu’il y ait des traces de dents sur le bras qu’elle a mordu, c’est là que nous pouvons dire ?Regarde, ça a fait bobo.” Cela va avoir plus d’impact que d’envoyer un enfant se calmer sur une chaise ou dans la chambre. »

Par contre, à l’époque où l’enfant entre à l’école, Georges Tarabulsy incite les parents à se montrer plus fermes et à discuter plus directement des conséquences indésirées d’une action, et l’on devrait s’attendre à ce que l’enfant comprenne : « Quand on a huit ou neuf ans, le même genre d’interaction entre les enfants est accompagné de plus de discussions et je dirais même d’autorité de la part du parent. Parce qu’à huit ou neuf ans, il est fort possible que le comportement soit intimidant et que l’émotion soit plus chargée. »

Faire équipe pour gérer les conflits

Fatalement, aussi, en interagissant hors de la maison, l’enfant découvre d’autres réactions au conflit, d’autres formes d’accompagnement. Bref, il acquiert des outils plus variés pour gérer ses relations sociales et intimes. Pour suivre cette évolution, le parent a donc tout intérêt à passer de celui qui impose à celui qui a su négocier l’acquisition de valeurs communes. Comment alors engager ce dialogue vers l’autonomie ?

Les rudiments de la gestion du conflit avant l’âge de raison

Ainsi, l’apprentissage de la gestion des conflits commence dès que les enfants trouvent des occasions de se disputer un jouet, de devoir vivre avec les conséquences de leur dispute, mais aussi, raconte Julie Brousseau, d’observer comment les autres, autour d’eux, tirent leur épingle du jeu : « Il est possible que l’enfant ne comprenne rien à cela. Mais par ce qu’il a vu faire dans d’autres conflits, il va savoir que cela se fait. L’enfant apprend par imitation. Mais s’il n’a pas d’exemples de chicane et de réparation, il ne pourra pas le faire. »

Afin d’amener l’enfant à donner un sens aux actes qu’il fait lui-même, Annie Sayeur propose aux adultes accompagnateurs de commencer par nommer ce qu’ils voient : « Donc, si durant cette période, un enfant tire les cheveux d’un autre enfant, il faut nommer le geste. » Celle-ci déconseille de faire passer le message en faisant subir le même sort à l’enfant fautif. Les contes ou l’utilisation de marionnettes lui semblent d’un grand secours au moment de faire les premiers pas dans le monde de l’empathie. Ce contexte est alors propice à aider l’enfant à nommer ce qu’il ressent et à faire ainsi appel au premier principe de communication non violente qui est à sa portée.

Et c’est, encore une fois, dans la bouche de l’adulte que les enfants trouvent habituellement les mots à poser sur ce qui se passe entre leur tête et leur cœur. Pour aider l’enfant à reconnaître ses sentiments, Julie Brousseau propose aux adultes de puiser dans leur propre bagage de sensations : « ?Quand maman est fâchée, elle a les dents qui se serrent et elle a le goût de mordre.” Si l’enfant est jeune, c’est le seul langage qu’il a. Quand on est fâchée, nos dents se serrent. Ça se passe au niveau de la mâchoire. C’est instinctif.?» Sentir ces émotions en lui et autour de lui prépare alors le terrain, selon cette thérapeute, pour en venir à faire admettre à l’enfant qu’il peut les faire vivre aux autres aussi : « Ils peuvent commencer à comprendre des réponses à la question : ?Aurais-tu aimé subir cela ? Eh bien, c’est ça qu’il a vécu.” »

Pour le guider, l’adulte doit donc offrir les mots, mais aussi, ajoute Hélène Larouche, la disposition d’esprit pour accueillir les émotions, pas toujours agréables à percevoir chez son enfant : « La colère est une pulsion normale. Il faut juste trouver le bon moyen de l’évacuer. Est-ce qu’on la refoule ou on la permet ? Et parfois, juste d’admettre l’émotion, de demander à un enfant ?Tu es fâché ?” ça peut déjà faire toute la différence. Quand on est validé dans ce que l’on ressent, cela peut diminuer l’intensité de moitié, parce que l’on est accueilli. Cela n’empêche pas de dire à l’enfant qu’il ne peut pas nous frapper lorsqu’il est en colère, qu’il faut trouver d’autres solutions. »

Moins de reproches, plus de questions

Encore faut-il prendre le temps d’observer pour diagnostiquer les émotions avec justesse. Et lorsque les enfants se mettent à passer plus de temps hors de la maison, savoir poser les bonnes questions devient un outil parental fondamental. S’asseoir et approfondir les affirmations d’un enfant permet également de distinguer des termes forts appris à l’école, comme « intimidation », d’une simple discorde entre copines.

Lorsqu’un drame surgit, la tentation peut toutefois être forte de le traiter comme s’il y avait péril en la demeure… et de ne plus y revenir. Une option dont l’impact éducatif semble assez limité selon Julie Brousseau : « Guider, ce n’est pas comme trop intervenir et dire ?Là, ça suffit ! Vous réglez cela ainsi en dix minutes !” et où  le parent décide. Si l’enfant n’a pas réfléchi et que la situation se reproduit, il va encore réagir d’une façon rapide ou attendre que le parent vienne régler les choses. » Et même les enfants qui se montrent plus enclins à adopter les conseils, proférés spontanément, mais moins adaptés à leur situation (comme « Ignore-le, va jouer ailleurs »), peuvent voir leur situation s’aggraver, parfois subtilement, précise Annie Sayeur : « Se retirer lorsqu’on est en colère, pour se calmer, c’est vrai que c’est excellent. Mais se retirer lorsqu’on est une victime ne l’est pas. Parce que si tu te retires toujours, mais que tu ne dénonces pas, tu ne te sortiras jamais de la situation. »

Ces solutions préréfléchies apportent aussi peu de secours lorsque des enfants veulent arbitrer un de leurs fameux « Ce n’est pas moi, c’est lui ! ». Hélène Larouche mentionne néanmoins que ce type de situation constitue une belle façon d’offrir à ses enfants un exemple d’écoute et de patience : « Dans une phrase comme ?Ce n’est pas moi, c’est lui qui a commencé !”, il y a une forte revendication de justice. En l’écoutant, nous allons reconnaître une injustice, s’il y en a une. Mais si ce n’est pas le cas et que c’est lui qui a provoqué la situation, je pense que, par la communication, on découvrira que la solution n’est pas très loin. Et ce que l’on veut, comme personne, mais aussi comme société, c’est d’être écoutée lorsqu’on prend la parole pour se défendre. Il faut l’apprendre aux enfants, car quand ils disent ?Ce n’est pas moi, c’est lui qui a commencé !”, ils coupent la conversation. » Dans le cas où les deux personnes s’expriment avec la conviction d’avoir raison, cette prise en considération de la réalité de l’autre peut aider à cheminer vers une solution acceptable.

Hélène Larouche rappelle aussi que l’écoute des doléances, mais aussi des propositions de chacun, contribue à dépasser habilement les barrières défensives, et même à engager les enfants dans le respect des solutions proposées. De plus, elle a remarqué que cette approche pouvait parfois surprendre et désarçonner plus efficacement une montée d’agressivité qu’une réaction de colère envers des enfants qui s’attendent à être punis. Ce temps d’arrêt, admet-elle, a également été utile à maintes reprises à la mère, et à l’éducatrice qu’elle a été, pour aider les enfants à mieux s’écouter, mais aussi pour s’aider elle-même : « Le premier bon réflexe, c’est de prendre du recul. Sinon, on serait tenté de dire ?Voyons, pourquoi le laisses-tu faire ? Il prend tous tes jouets !” Alors que l’intervention la plus adéquate est ?Comment ça se passe ? Comment tu te sens quand tu joues avec cet ami ?” Cela va le ramener à lui. »

La prochaine fois, on fait quoi ?

Enfin, l’ultime avantage d’un moment de recul est que cela aide à laisser retomber la poussière, le temps que l’enfant se reconnecte avec ce que la situation peut l’amener à ressentir. Cependant, pour que la réflexion demeure « active », Julie Brousseau précise que les enfants ont besoin que nous les guidions : « Il faut être précis dans notre requête, dire à quoi on aurait aimé que l’enfant réfléchisse et lui poser une question précise comme ?Aurais-tu aimé ça à sa place ?” On ne peut pas seulement envoyer un enfant réfléchir… et le retrouver quelques minutes plus tard sur son iPhone. »

Julie Brousseau explique aussi que la réflexion partagée avec l’adulte permet aussi à l’enfant de prendre conscience des possibilités qui s’offrent à lui, pour se sortir de l’enchaînement des réactions spontanées qui ont tendance à le placer dans des situations indésirables : « Parfois, il faut revisiter nos façons de faire et essayer de comprendre pourquoi c’est le petit frère qui semble mériter plus la morsure que les autres enfants. Si on observe et on pose la question à l’enfant, il peut répondre : ?Parce que c’est le seul qui continue quand je lui dis non.” Il faudra alors trouver une autre solution. Mais il y a sûrement une raison qui fait que cela se poursuit toujours avec une personne ou un groupe de personnes. On peut aussi proposer à l’enfant de venir nous chercher avant que ça dégénère. »

Ainsi, l’enfant peut apprendre à se préparer aux situations à venir. Le parent peut aussi l’aider à faire le lien entre les situations qui semblent pénibles et le pouvoir qu’il a de les changer. Cela suppose parfois non seulement que l’enfant change son discours ou réagisse différemment, mais aussi qu’il pose des gestes définitifs, comme renoncer à certains amis trop oppressifs.

Et même lorsqu’un enfant se sent persécuté, Annie Sayeur explique que, tout en évitant de le responsabiliser des offenses qu’il subit, il demeure possible de le sensibiliser aux moyens à adopter pour prévenir ces affronts : « C’est difficile, mais en même temps, il faut lui faire prendre conscience que s’il s’est fait rejeter, il y avait un comportement sous-jacent. Il faut nommer ce genre de choses. C’est ce que j’appelle avoir des discussions courageuses. Parfois, on pense au pire. On pense que c’est parce que l’enfant est méchant. Cela peut être seulement parce que l’enfant est très réservé. »

Pas impartial, seulement bienveillant

Il semblerait donc que l’exigence de cohérence entre les actes et les paroles ne soit pas réservée aux adultes. Et cette cohérence est loin de constituer un jeu d’enfant pour les adultes, surtout lorsqu’ils craignent de poser leurs limites de façon trop péremptoire.

Les parents aussi ont droit à des limites

Ainsi, bien qu’Hélène Larouche fasse partie de ceux qui croient que d’imposer le silence ou un arrêt d’agir peut s’avérer pertinent, lorsque le parent sent que sa marmite commence à bouillir, elle soutient qu’intervenir de façon agressive peut être la pire des réactions possibles : « Si je crie au lieu de répondre calmement, c’est sûr que cet enfant va développer cette façon aussi de régler ses problèmes. L’agressivité s’apprend aussi bien par l’exemple. » La fermeté et la douceur n’ont d’ailleurs rien d’incompatible, à son avis, puisqu’elle croit que l’agressivité survient surtout lorsque le parent a dépassé ses propres limites.

En revanche, Julie Brousseau ne pense pas que ces limites clairement établies puissent transformer le parent réel en créature 100 % zen, ni même qu’il faille souhaiter y parvenir. Elle soutient plutôt que le souci de cohérence demande qu’un adulte révèle les émotions que suscite un acte inacceptable. Une attitude plus ferme, voire péremptoire, serait alors davantage appropriée : « Si je vois une bande d’enfants en train d’intimider une petite fille toute seule, c’est sûr que ça ne doit pas se passer comme ça. Mais si je me contente de dire doucement ?Ah bien là les enfants… ça ne se fait pas”, je ne fais pas preuve de cohérence. Si je suis plus en contact avec la frustration que cela me crée, je vais être capable davantage de dire ?Non, c’est un arrêt d’agir. Ça ne passe pas.” Et, après, je vais amener la réflexion. » Cette cohérence suppose néanmoins, à son avis, d’éviter les colères démesurées et les punitions que le parent pourrait peiner à appliquer par la suite. 

Le professeur de psychologie George Tarabulsy précise que la manière dont le parent pose ses limites peut s’avérer constructive pour autant que la réaction de l’adulte demeure prévisible et corresponde à une logique et à des mots que l’enfant parvient à comprendre. Les poser ferait même partie intégrante du rôle de parents : « L’enfant est constamment en train de se poser la question de savoir comment fonctionne son environnement social. Une partie importante pour le savoir est de transgresser les règles. Je dirais même que c’est une question que l’on porte en soi tout au long de notre existence : ?Est-ce que je peux faire ce que je veux ?” On souhaite avec nos enfants, et avec tout le monde, en fait, que la réponse soit ?Non, tu ne peux pas faire tout ce que tu veux”. » Viser la compréhension de l’enfant ne devrait donc pas signifier de mettre ses valeurs au placard lorsque vient le moment de revenir sur une situation conflictuelle.

Ces experts admettent néanmoins que la parfaite cohérence entre les valeurs que l’on aimerait transmettre et les actes quotidiens demeure également au rang des utopies. Annie Sayeur mentionne pourtant que les parents peuvent profiter de ces moments dont ils sont moins fiers pour démontrer à leurs enfants comment il est possible, dans ce monde imparfait, de revenir sur les événements et d’en ressortir plus forts, et surtout plus conscients : « L’important, si un parent perd patience et, par exemple, donne un coup de poing sur la table, c’est de nommer aux enfants ce qui vient de se passer. On peut dire ?Maman était très fâchée. Mais il ne faut pas faire cela. Je suis désolée. J’aurais plutôt dû faire telle chose.” Et c’est ce bout de chemin là que la majorité des gens ne font pas. Il n’est pas rare que des parents expliquent en long et en large à leur enfant qu’il ne doit pas se comporter comme ça avec un ami et qu’il doit faire ci ou ça. Mais s’excuser, c’est plus rare. »

Une petite voix intérieure… à écouter avec modération

L’émotion du parent ne se fait cependant pas seulement sentir dans les discussions entourant directement les conflits d’enfants. Hélène Larouche remarque que les obstacles rencontrés par les enfants renvoient leurs parents aux limites de leurs propres habiletés sociales et de leurs culpabilités. Bref, à travers les conflits d’enfants, c’est toujours un peu l’image des parents qui se rejoue : « C’est pire encore lorsqu’il est question de nos enfants et de ceux de nos frères et sœurs, parce que la comparaison peut arriver. On est très sensibles comme parents au jugement des pairs. Il faut accepter qu’il y ait eu une chicane. »

Au cours de ses recherches, George Tarabulsy a même observé des enfants coincés entre des adultes, des parents ou des éducateurs, lorsque ceux-ci sont intervenus de façon maladroite, à propos des querelles de leurs enfants, en s’apostrophant mutuellement : « À trop intervenir, l’enfant peut se retrouver dans une relation où les parents sont en conflit ouvert avec le milieu scolaire, avec une autre famille ou avec un ami. L’enfant se retrouve alors lui-même à devoir gérer le trop-plein d’émotions de ses parents. »

George Tarabulsy remarque aussi que les parents manifestent parfois des inquiétudes devant les problématiques qu’ils ont difficilement traversées au cours de leur enfance, et qui finissent par peser lourd sur les épaules de leurs enfants. Un des cas classiques pourrait être un parent qui a été intimidé et qui interroge son enfant : cela peut éveiller chez lui une vigilance excessive ou il pourrait surréagir devant le moindre signe d’intimidation : « Dans ce genre de situation, au lieu d’assurer la sécurité de son enfant, il peut le rendre encore plus vulnérable. Il n’y a pas seulement un risque de trop intervenir, mais celui de faire partie du problème ! Il y a le risque de s’engager dans l’engrenage de l’abus comme une victime et non comme un parent protecteur impliqué dans la solution. » Ce chercheur indique quand même que les parents ont avantage à réfléchir aux bonnes questions à poser à un enfant qui se sent lésé, les enfants victimisés ayant parfois l’impression d’être inadéquats ou responsables du problème.

Amener des interrogations qui ne soient pas perçues comme des blâmes exige donc beaucoup de doigté. Il en faut une bonne dose avec un enfant dont les agissements paraissent carrément fautifs. Pourtant, des partis pris pour la victime ou le plus petit, par habitude ou par identification, conduisent trop souvent à négliger les besoins également essentiels de l’autre. Ce détournement d’attention peut entraîner son lot de conséquences, puisqu’un offenseur peut trouver sa zone de confort dans sa façon d’agir ou changer de victimes, lorsque l’une d’elles échappe à son contrôle. Hélène Larouche assure cependant que de maintenir la communication ouvre la porte à une intervention parentale plus efficace : « Même quand l’enfant essaie de tirer profit des situations, il continue de nous faire confiance, en tant que parent bienveillant. »

S’entraider pour intervenir

Annie Sayeur remarque que la partialité de l’amour parental rend d’ailleurs souvent quasi impossible de déterminer les torts de chacun, lorsque l’enfant revient à la maison en larmes ou en colère. Le parent gagne donc à aller s’enquérir d’un regard extérieur. L’appel à l’intervention, plus spécifiquement du milieu éducatif, semble également crucial à cette éducatrice, à partir du moment où la situation semble impliquer plusieurs enfants ou prendre des allures d’intimidation : « … parce qu’il va être difficile de faire cesser cela si on s’occupe seulement de la victime ou seulement d’une ou deux personnes qui intimident, parce qu’un autre va prendre le relais, puis un autre, et cela n’aura plus de fin. »

La recherche de soutien extérieur peut se solder par une écoute ou, au contraire, par une impression de fermeture. Pour attirer l’attention, tout en évitant une escalade d’accusations dont l’enfant à protéger deviendrait la première victime, George Tarabulsy suggère aux parents futés de passer, là aussi, par l’interrogation : « L’action indirecte pourrait être, pour le parent, d’aller à la cueillette d’informations auprès de l’école : ?Êtes-vous au courant que… ?”, ?Savez-vous que… ?”, ?Pourriez-vous me donner plus de détails à propos de… ?Mon enfant m’a dit telle ou telle chose”. On sait que les éducateurs et les enseignants peuvent être très sensibles à ce genre de questions, mais cela doit être présenté comme une façon d’orienter l’action. »

Pour lui, le maintien de cette écoute passe aussi par l’acceptation que, graduellement, l’enfant indiquera son besoin d’aller chercher ailleurs ses réponses, notamment si les problématiques apparaissent plus près de l’adolescence : « Il y a aussi le fait qu’à un certain âge, avec le développement de l’autonomie, l’enfant va commencer à remettre en question la capacité de son milieu de le protéger et d’agir en son nom, pour son bien. Et l’enfant se retrouve dans des contextes où l’adulte est moins en mesure d’intervenir de façon efficace. »

Bien sûr, en cours de route, le milieu et même les enfants auront maintes fois l’occasion de nous rappeler que l’art de se former aux interactions pacifiques demeure l’ouvrage de toute une vie. Mais entre l’engagement des enfants dans les problématiques de la vie adulte et les épisodes où les « Ce n’est pas moi, c’est lui ! » continuent de retentir sur la banquette arrière, le chemin peut paraître long. Lorsque la tension monte, les parents peuvent toutefois tenter de prendre du recul en se projetant à l’époque où les drames enfantins, les sourcils froncés les « Qu’est-ce que tu fais-là ? » ne susciteront plus qu’un élan de nostalgie…

 

Merci à :

Hélène Larouche, professeure au département d’enseignement au préscolaire et au primaire de l’Université de Sherbrooke
George M. Tarabulsy, directeur scientifique du Centre de recherche universitaire sur les jeunes et les familles et professeur de psychologie à l’Université Laval
Annie Sayeur, psychoéducatrice et auteure de la collection Les Trucs d’Annie maisondeditionstlaurent.com/product/1277891
Julie J. Brousseau, psychothérapeute et Fondatrice et Directrice du Centre de thérapie pour couples et familles de l’Outaouais www.ctcfo.com

Pour en savoir plus :

Pour les enfants :
Sayeur, Annie. Valou fait mal aux amies, Amos, Maison d’édition St-Laurent, 2018, 10 p.
Sayeur, Annie. Marinou se chicane, coll. Les Trucs d’Annie, Amos, Maison d’édition St-Laurent, 2016, 9 p.

Pour les parents :
Bourcier Sylvie. L’Agressivité chez l’enfant de 0 à 5 ans, coll. Parlons parents (réédition de 2008), Montréal, Éditions du CHU Sainte-Justine, 2018, 248 p.
Tremblay et coll. Prévenir la violence par l’apprentissage à la petite enfance, Montréal, Centre d’excellence pour le développement des jeunes enfants (CEDJE), en ligne, 28 p.

Pour les professionnels :
Coutu et coll. « Le développement des compétences socioémotionelles chez l’enfant » p. 156-201 dans Lemelin et coll. Développement social et émotionnel chez l'enfant et l'adolescent, Les bases du développement, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2012.
Thériault, Chantal. Les conflits chez les enfants, Programmes d’intervention pour favoriser l’acquisition de l’autonomie, coll. Psychologie, Les éditions Québec-Livres, 2017, 136 p.