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La sensibilisation des enfants

La sensibilisation des enfants
mardi 17 avril, 2018

Porter l’avenir entre ses mains, sans trop trembler...

Et voilà ! Hier, les enfants jouaient aux superhéros dans la cour et maintenant, ils entrent, tout seuls, à la grande école où, par-delà les activités de sensibilisation que nous avions choisi de leur faire connaître, ils entendront parler de notre belle planète, si fragile, d’un monde humain pas toujours juste, et des efforts qu’ils devront faire pour réparer les erreurs causées par l’insouciance de plusieurs générations. Les épaules de nos superhéros préférés peuvent alors nous sembler bien petites pour porter tout cela.


Sensibiliser ? Déjà ?

Pourquoi si tôt, alors que l’enfant est encore si loin de l’âge du droit de vote et n’a qu’un rôle limité dans les choix de consommation ? « Notre démarche, c’est de dire “Il y a des droits fondamentaux. Les gouvernements se sont engagés à les faire respecter. C’est légitime de défendre ces droits. Et vous, que vous ayez 7 ans, 17 ans ou 77 ans, vous pouvez contribuer à les faire respecter” » répond Anne Sainte-Marie, d’Amnistie internationale. Tandis que Louise Hénault-Éthier, de la Fondation David Suzuki, insiste sur le fait qu’il n’est jamais trop tôt pour acquérir de saines habitudes pour la planète. Ainsi, certaines bonnes habitudes de réutilisations qu’avaient acquis nos grands-parents dans leur jeunesse semblent assez difficiles à reprendre, pour les adultes d’aujourd’hui : « Maintenant, on utilise tous des mouchoirs jetables et si tu en parles à n’importe qui, il va te dire “Pas des mouchoirs en tissu, on ne peut pas faire ça !”. Mais ce n’est qu’une question d’habitude. Si ton enfant a grandi en remplissant ses bouteilles d’eau plutôt que d’acheter des bouteilles d’eau jetables, il ne voit pas ça comme étant un frein ou une limitation. […] Plus on les acquiert jeune, ces habitudes, plus on devient efficace et performant pour minimiser le gaspillage. »

 

Les différents experts rencontrés ajoutent également qu’il vaut mieux prendre le taureau par les cornes dans un monde où les enfants sont déjà bombardés d’informations, souvent alarmistes, lorsqu’ils jettent un œil aux nouvelles de 17 heures, surprennent des discussions entre leurs parents ou encore, vont fureter sur le fil d’actualité de la page Facebook de leur grand-frère, ou même parfois de la leur ! Et si ces adultes, qui œuvrent dans la sensibilisation, suggèrent majoritairement de réduire l’accès des enfants d’âge primaire aux différents médias d’actualité grand public, Anne Sainte-Marie croit qu’il est plutôt utopique de penser pouvoir éviter aux écoliers d’aujourd’hui de se trouver confrontés  à ces réalités brutales : « De plus en plus, les enfants côtoient au quotidien d’autres enfants venus d’ailleurs qui ont été victimes de torture, qui ont été des enfants soldats, qui ont vu des choses épouvantables, qui ont été obligés de fuir à la nage leur village ou ont traversé le désert pour finalement se retrouver dans des camps de réfugiés. Les enfants rencontrent ces situations, pas seulement dans leur fil de presse, mais dans leur quotidien. »

 

Lorsque les enfants entendent parler, à travers des discours qui ne s’adressent pas à eux, de cataclysme, d’injustice ou d’agression, il leur est alors difficile, avec le peu de notions qu’ils possèdent, de parvenir par eux-mêmes à faire la part des choses. La situation est même parfois problématique si l’on s’adresse directement à eux, avec la sincère intention de les sensibiliser, mais que cela se fait de façon trop expéditive ou maladroite. Nancy Doyon, une éducatrice spécialisée qui fait depuis longtemps des conférences et des activités préventives auprès des enfants contre l’intimidation et d’autres abus, a pu observer la tendance de cette pensée plus dichotomique chez les enfants : « Plus les enfants sont jeunes, plus ils ont de la difficulté à comprendre la notion de risque potentiel. […] Je pense aussi à une de mes nièces qui était revenue de l’école complètement paniquée, parce qu’on lui avait appris l’importance de la crème solaire : on lui avait expliqué ce que peut donner l’exposition au soleil, dont des cancers de la peau, et ma nièce est rousse. Elle, avec ou sans crème solaire, des coups de soleil, elle en a fait une collection. Alors, vers l’âge de 8 ans, elle craignait de mourir du cancer, et pour elle, ça allait se passer demain matin. Elle avait peur de mourir. »

 

C’est d’ailleurs pour cette raison que, lorsqu’il s’agit d’aborder des problématiques aux conséquences potentiellement graves, comme l’intimidation, madame Doyon tente de le faire sous l’angle de l’espoir et de la résilience : « C’est très important que la personne passe la majorité de son témoignage à parler de la façon dont elle s’en est sortie, ce qui l’a aidée à s’en sortir, qui lui a donné du soutien, quels sont les moyens qu’elle a mis en place pour s’en sortir. » À Amnistie internationale, on essaie même de faire rencontrer aux enfants des personnes libérées de prison grâce à la démarche de l’organisme, alors que les actions proposées par les mouvements écologiques s’avèrent souvent très concrètes et la manière d’en discuter passe par le plaisir, voire l’imaginaire : «  Avec le conte, on utilise des marionnettes et on va présenter le roi de plastique qui parle de l’enjeu du suremballage. Mais on en parle d’une belle façon, on fait aussi beaucoup de jeux de mots, encore plus dans nos ateliers sur les fruits et légumes. Et, finalement, il y a un clin d’œil du roi du plastique qui va aller prendre sa retraite dans le Sud, sur une île autour de laquelle il y a plein de plastique. Un enfant de 6 ans n’aura pas nécessairement compris tout ce que cela peut signifier, mais ce qui est incroyable, c’est que le message se passe sous forme positive, et cela nous fait penser à prendre notre sac en tissu la prochaine fois qu’on va faire les courses » rapporte Murielle Vrins, chargée de projets chez Équiterre.

 

À la Fondation David Suzuki, Louise Hénault-Éthier affirme qu’avant d’aider la nature, il faut apprendre à l’aimer. Cette guide naturaliste chevronnée remarque d’ailleurs que plusieurs enfants n’ont pas eu beaucoup d’occasions de dépasser leur relation de méfiance face à la nature, ou d’être en face du charme qui se cache derrière un simple boisé échappant encore à la domination humaine : « Quand on parle à un enfant, on veut qu’il aime les fleurs. On veut qu’il n’ait pas peur des insectes. Qu’il les aime. Qu’il ait envie de jouer avec, dans ses mains. On veut qu’il acquière ça dès le plus jeune âge pour qu’il soit en contact fréquent avec la nature, une fois adulte. Les êtres humains ont une certaine phobie de ce qui est nouveau. Si on grandit en contact avec quelque chose, on va le comprendre et peut-être l’aimer. Si on prend seulement contact avec la nature plus tard, on n’a pas ce même attachement. »

 

Du jour de la terre au terrain quotidien

 

Toute cette approche a donc pour but d’aider l’enfant à créer un attachement envers le monde ou les valeurs qu’il voudra ensuite préserver. Mais l’objectif est également de lui montrer que, dès maintenant, il a, entre ses mains, ce qu’il faut pour commencer à changer les choses. Ces actions, très tôt, peuvent nourrir son espoir d’un monde meilleur, mais deviennent encore plus importantes lorsqu’il s’agit de préparer le terrain et d’éviter la détresse ou l’anxiété devant les réalités humaines ou écologiques qui, à première vue, pourraient lui laisser l’impression d’être très impuissant : « Par exemple, s’il a vu quelque chose sur le plastique et sur les océans, dont beaucoup sont envahis par le plastique, ou la fameuse île de déchets que l’on voit sur l’océan, on peut dire à l’enfant : “Dressons une liste de 5 ou 10 changements que l’on pourrait faire au quotidien.” C’est la raison pour laquelle je trouve que l’éducation et ses outils sont importants à deux niveaux, pour le parent et pour l’enfant. Dans notre magazine, on a même instauré le geste du mois, qui peut faire la différence » énonce Murielle Vrins.

 

Cette transition vers l’action constitue aussi un moyen fondamental de mettre la sensibilisation à la portée des enfants, à un âge où leur compréhension doit encore passer par des rappels et des éléments très concrets de leur univers immédiat. Ces prises de conscience peuvent se manifester, par exemple, lors d’une grande journée mobilisatrice, où parents et enfants, tout à coup, sentent qu’ils ne sont plus seuls dans leurs efforts pour préparer un meilleur lendemain. Mais les parents et les professeurs peuvent parfois aussi se montrer plus proactifs dans la recherche d’un musée, d’une œuvre d’art ou d’une quelconque expérience ayant le pouvoir de faire germer plus profondément dans l’esprit que le monde va changer : « Ces immersions apportent certains éléments et que ce soient des sorties pédagogiques ou au musée, souvent, on va toucher toute l’expérience sensorielle. Le concret, le visuel, l’expérience émotive et sensorielle vont alors chercher une tout autre sphère dans l’apprentissage qui peut laisser des traces très positives et même aller rejoindre un groupe d’enfants que l’on ne rejoindrait pas forcément dans la classe ou ailleurs. Quand je fais des visites, j’entends des gens me dire “Ah, j’ai déjà vu ça avant et je m’en souviens” » affirme Murielle Vrins.

 

Certaines campagnes de financement peuvent parfois se retrouver à la base de ces enthousiasmes mobilisateurs. En effet, lorsque vient le moment de sauver le monde, d’améliorer la cour d’école ou simplement de financer les sorties de fin d’année, il est maintenant possible de faire appel à des modèles comme ceux d’Équiterre. Cet organisme propose, dans les écoles, des ventes de légumes locaux et biologiques qui ont comme objectif de favoriser la création de liens commerciaux plus durables avec les fermiers de la région. Et cela s’accompagne généralement d’activités de sensibilisation.

 

Bien sûr, les campagnes de financement à l’école ne suscitent pas l’adhésion de tous les parents. D’autres organismes qui ne font pas de recherches de financement à travers le réseau scolaire, comme Amnistie internationale, restent optimistes, en espérant que les décideurs se montrent plus critiques sur les solutions de financement qui leur sont proposées : « Ce serait le comble que ces organismes contribuent en vendant du chocolat issu du travail des enfants : que l’exploitation d’enfants dans un pays producteur de cacao serve à financer des sorties à La Ronde ! Et ça arrive. C’est ce que nous avions documenté dans l’une de nos campagnes sur le travail des enfants » évoque Anne Sainte-Marie.

 

Ces campagnes ne sont d’ailleurs pas les seuls événements où le contraste entre l’idéal mobilisateur et les comportements quotidiens est carrément brutal. Ainsi, chez les enfants, Nancy Doyon sait bien qu’entre le moment où un jeune se laisse émouvoir par des questions de droits de la personne et celui où il se rendra compte que lui-même fait vivre de l’intimidation, le chemin peut être long : « Si je raconte à un jeune l’histoire de quelqu’un qui a vécu de l’intimidation et que je lui parle de ce que cela lui a causé, il va probablement être très sensible, comme lorsqu’il écoute un film. Mais après, il ne réalisera peut-être pas que ce qu’il fait, c’est la même chose. Il va falloir que je lui tape sur l’épaule et que je lui dise “Hey petit loup, regarde ce que tu es en train de faire : est-ce que tu te mets à la place de l’autre ?” ». 

 

Selon madame Doyon, le développement du cerveau de l’enfant pourrait expliquer cette difficulté à faire des liens et à transposer un exemple ou une notion dans un autre contexte. Mais Anne Sainte-Marie l’observe auprès des clientèles de tous âges auxquelles s’adresse Amnistie internationale : « Je fais un parallèle avec les adultes ; cela nous surprend toujours, quand on prend position sur des sujets locaux, de voir à quel point les mêmes personnes qui étaient prêtes à dénoncer, à écrire des lettres ou à faire des lettres ouvertes dans les journaux pour dénoncer une situation X dans un pays Y, réagissent différemment quand la même situation X se produit sous leurs yeux. » Ce cheminement vers une pensée plus cohérente est d’autant plus long que les organismes qui s’occupent des abus de pouvoir, à une échelle planétaire, et ceux qui se concentrent sur l’intimidation en contexte scolaire sont rarement les mêmes. Parallèlement, du côté de l’écologie, si les buts ultimes des diverses organisations se rejoignent, chacune se donne néanmoins un champ d’action spécifique pour y parvenir.

 

Pour un combat équitable… et durable

 

Mais comment s’assurer que ces coups d’éclat ne soient pas éphémères ou n’aient une portée que quelques décennies plus tard ? Tous les experts s’entendent sur ce point : il faut non seulement sensibiliser les élèves, ou toute autre clientèle cible, mais aussi trouver de bons porte-parole, disposés à se tenir au fait des derniers projets, connaissances et revendications, pour s’assurer que le message se transforme en action et pour faire des rappels régulièrement. Bien sûr, cela suppose de recevoir l’aval des directions et des comités de parents, mais aussi, surtout, de savoir éveiller une flamme durable dans le cœur des professeurs ou des animateurs de vie spirituelle et d’engagement communautaire. Ainsi, la connaissance des élèves et la capacité de toucher l’autre, en respectant les limites de chacun, viennent s’ajouter au savoir : « Quand je donne de la formation aux enseignants, c’est pour former sur comment intervenir contre l’intimidation, mais aussi pour démontrer que vous pouvez aider à développer des habiletés sociales et nourrir chez vos élèves l’empathie, la collaboration, la sensibilité à l’autre, etc. Ça, c’est un réinvestissement beaucoup plus intéressant que la journée où l’on parle d’intimidation » mentionne Nancy Doyon.

 

Pourtant, madame Doyon est aussi consciente que l’offre de propositions de sensibilisation de toutes sortes limite non seulement les budgets pouvant être accordés à chacune, mais aussi le temps qu’un professeur, même sensibilisé, peut consacrer à ces activités, sans mettre en péril l’atteinte des résultats qui sont attendus de lui, en français ou en mathématique. Afin de surmonter cet obstacle, certains organismes ont alors décidé de s’unir, ce qui explique, entre autres, le rapprochement des campagnes d’Amnistie internationale et d’Oxfam en milieu scolaire qu’évoque Anne Sainte-Marie : « Plutôt que de travailler les uns contre les autres, en compétition, on s’est dit que l’on allait travailler ensemble pour faire parfois de l’éducation sur les droits de la personne, parfois de l’humanitaire, parfois de la sensibilisation. »

 

Équiterre a joint ses efforts de sensibilisation à ceux de groupes locaux écologistes, dont Fous de nature, en Montérégie, pour proposer des activités dans les cours de sciences naturelles et des sorties pédagogiques à la ferme, ainsi que des campagnes de financement pour offrir des ateliers culinaires. Murielle Vrins reconnaît la valeur ajoutée que peut apporter la création d’activités s’adaptant aux exigences ministérielles des différents cycles du primaire, de façon intégrale ou plus ponctuelle : « Dans le cadre d’un projet, on essaie même de bonifier cette trousse de travail. Il pourrait aussi y avoir des activités qui s’ajoutent, au quotidien, aux activités clés en main : des dictées, des compréhensions de textes, des lectures, pour que nous puissions aussi passer un message à travers tout cela. Alors le but est vraiment de faciliter la tâche de l’enseignant. Les enseignants demandent des activités clés en main. Mais cela leur demande quand même du travail parce qu’ils doivent se familiariser avec l’activité et la proposer aux élèves. Donc cela va vraiment dépendre de la motivation du professeur ou de ses connaissances. Mais l’activité est montée pour que l’on puisse partir de zéro et l’enseignant sera outillé pour toutes les situations. »

 

Certaines activités d’Équiterre s’accompagnent même d’un suivi, deux semaines plus tard, par voie de sondage. À plus long terme, c’est plutôt la reconnaissance plus officielle de l’approche adoptée qui démontre à un organisme que plusieurs obstacles ont été franchis. « Quatre ou cinq fois par année, les maisons d’édition de livres d’éthique du secondaire nous appellent en nous disant qu’elles ont un chapitre où on parle de l’organisation des droits de la personne et qu’elles voudraient utiliser tel visuel ou savoir si telle information est encore d’actualité. Être présent dans les manuels scolaires, pour nous, c’est un indicateur que la notion des droits de la personne est intégrée dans les cursus scolaires. Cela montre que le travail de notre organisation est reconnu et validé par le gouvernement » rapporte Anne Sainte-Marie.

 

Parmi les signes qui démontrent à Louise Hénault-Éthier que les efforts pour laisser une empreinte durable dans l’esprit et les gestes des enfants se sont avérés efficaces, il y a aussi le fait de voir les enfants devenir à leur tour des porte-parole : « Il y a des ambassadeurs dans les écoles qui ont fait des jardins pour accueillir les papillons monarques dans la cour. Ils apprennent qu’il ne faut pas utiliser de pesticides pour garder les pollinisateurs en vie, etc. Des enfants sont devenus des patrouilleurs de monarques qui sillonnent leur quartier pour aller sensibiliser d’autres personnes. On voit donc que certaines actions stratégiques bien orientées peuvent avoir un impact sur un plus grand nombre de personnes. N’importe quel événement ponctuel, un festival, une campagne de financement ou autre, doit être conçu de manière à ce que l’impact dure un peu plus longtemps. »

 

Les représentants des différents organismes rencontrés ayant des enfants, ils reconnaissent sans difficulté à quel point un beau principe, lorsqu’il leur est transmis par leur propre enfant, vient les toucher plus profondément qu’un simple message écrit ou télévisé : « Un enfant conscientisé à un problème va le garder en mémoire. Une fois adulte, s’il est de nouveau confronté à ce problème, cela va résonner en lui. Je crois aussi qu’en tant que parent, lorsque c’est notre enfant qui nous apporte quelque chose, cela nous touche différemment » admet Murielle Vrins.



 

Savoir ménager la chèvre et le chou ?

 

Murielle Vrins est aussi des plus promptes à admettre que de soigner cette relation avec la famille, qui ne partage peut-être pas tous les principes des organismes qui se présentent à l’école, exige parfois quelques trésors de diplomatie : « On va de l’éducation à la reconnexion avec les producteurs pour voir les bénéfices de l’agriculture biologique, ce que cela apporte de faire de la lutte intégrée contre les insectes. C’est un cheminement qui va aider l’enfant à prendre conscience de tout cela. On n’entre donc pas directement dans les valeurs. On sait que, comme nous sommes situés en Montérégie et que l’on aborde la question de l’agriculture biologique, on risque de travailler avec des enfants qui sont fils et filles d’agriculteurs plus conventionnels. Donc, c’était très important pour nous d’éviter de dire ce qui est bien ou ce qui est mal. On ne veut vraiment pas que l’enfant arrive chez lui le soir et dise “Papa tu es vraiment méchant” ».

 

Anne Sainte-Marie est consciente que les programmes d’Amnistie internationale apprennent aux enfants que les figures d’autorité, et en premier lieu les grands dirigeants de ce monde, devraient parfois changer leur fusil d’épaule. Et elle ne voit pas d’un si mauvais œil qu’un enfant remette ensuite en question la position de son parent sur Omar Khadr ou sur l’achat d’un chandail produit dans le tiers monde : « Les réponses des parents sur ces sujets vont faire partie des dizaines de milliers de réponses qu’ils vont recevoir de leurs parents. Je ne crois pas qu’une expérience où l’enfant aura remis en question la décision de ses parents va faire basculer tout son monde. Cela ne fera pas de son parent un méchant, mais ça va lui permettre de constater que, parfois, les personnes en situation d’autorité peuvent se tromper. »

 

Par ailleurs, un dialogue plus ouvert avec les parents eux-mêmes s’avère fondamental, lorsque des règles sont imposées à la famille, afin d’éviter que l’enfant ne se retrouve dans une situation franchement inconfortable, entre l’arbre généalogique et l’écorce écologique : « L’adoption d’un code de vie dans une école peut se faire par l’administration, de concert avec le comité de parents. Et il existe même des classes où les enfants vont avoir priorisé les codes de vie que même eux trouvent plus importants. Tu n’envoies pas un enfant en prison parce qu’il avait une collation suremballée » affirme Louise Hénault-Éthier. Mais Murielle Vrins reconnaît qu’il faut souvent en faire plus que de s’adresser aux représentants officiels des parents pour faire passer le message : « C’est quand nous comprenons la règle qu’elle a sa raison d’être. On ne peut pas rejoindre tous les parents, mais on peut essayer de le faire de différentes façons. De plus en plus, les écoles développent divers moyens, dont le courriel. Ce ne sont plus seulement des rencontres, même si, chaque année, il y a encore des rencontres de parents. »

 

Les messages qui passent directement par la sensibilité provoquent une identification d’autant plus forte qu’ils font souvent partie des premières images qui initient l’enfant à certaines réalités : « Charles, qui est animateur spirituel et à la vie communautaire dans des écoles primaires, me disait ce qui est arrivé, lorsqu’il avait parlé, en 1re année du primaire, de prisonniers d’opinion. Ce n’est que deux ans plus tard qu’il est retourné voir le même groupe. Et la première chose que les enfants lui ont demandée a été : “Monsieur Charles, est-ce que Moses a été libéré ?” Et il l’avait été. On essaie toujours, et malheureusement on a l’embarras du choix, de mettre des jeunes dans nos campagnes, premièrement parce qu’ils ont besoin d’aide, deuxièmement parce que la mobilisation peut aider leur situation, et troisièmement parce que c’est évidemment plus facile pour les enfants de s’y identifier » raconte Anne Sainte-Marie.

 

Cette forte identification amène aussi Nancy Doyon à inciter les professeurs et autres intervenants qu’elle forme à beaucoup de vigilance et à éviter de se centrer sur les aspects dramatiques. Quand un enfant suit un programme sur l’intimidation, l’objectif est de sensibiliser les intimidateurs potentiels. Mais quand on lui montre un enfant qui subit de l’intimidation, qui dit dans son témoignage que, à la suite de l’intimidation, il a vécu une période dépressive, il a vécu de l’anxiété et même pensé au suicide, l’enfant qui est dans la classe et qui manque de nuances, qui se sent intimidé, à tort ou à raison, peut regarder le modèle qu’on lui présente et se demander “Si cet enfant-là a subi de l’intimidation comme moi, et que cet enfant a pensé au suicide, moi, est-ce que je serais censé penser au suicide ?” »

 

D’ailleurs il va de soi, pour les différentes organisations, que certaines confrontations à la réalité doivent être réservées aux étudiants du secondaire, voire du collégial ou de l’université. Ainsi, à Amnistie internationale, on essaie de préparer les intervenants de terrain à répondre, si on leur pose une question sur la torture, la peine de mort ou les agressions sexuelles, mais ces sujets ne sont pas abordés directement et, heureusement, assure Anne Sainte-Marie, les enfants manifestent généralement une attitude beaucoup moins voyeuse que les adultes, devant ce genre de crimes. Chez David Suzuki et Équiterre, on dit s’orienter davantage vers les solutions ou, du moins, ajoute Louise Hénault-Éthier, éviter les prédictions reposant sur des données plus abstraites, qui pourraient alarmer des imaginations trop fertiles : « Si on dit à l’enfant que le climat de la Terre est en train de changer et de se réchauffer parce que l’on a brûlé trop de pétrole avec les voitures, que les gaz émis dans l’air retiennent la chaleur des rayons du soleil, on peut lui expliquer cela de façon rationnelle et lui faire comprendre que le climat est en train de changer avec des images qui peuvent être à sa portée. Mais ce n’est pas à ce moment que nous allons lui dire que nous sommes en train de foncer dans un mur. »

 

Cependant, Nancy Doyon persiste à croire que, même avec les meilleures intentions du monde, tous les enfants n’interpréteront ni ne réagiront de la même façon à ce qu’ils entendent. Mais pour que cette angoisse (si elle apparaît) soit dépassée, il faut d’abord qu’elle soit entendue : « La pire chose à faire c’est de dire qu’il n’y a pas de danger, de trop vouloir calmer l’anxiété de l’enfant. La meilleure chose, c’est de l’écouter, de l’entendre, d’essayer de savoir ce qu’il a compris et ce qui l’inquiète là-dedans, comment il le vit. Et à partir de là, on peut l’aider à nuancer et mieux interpréter les choses. Parce qu’il faut comprendre qu’un programme de prévention, quel qu’il soit, est donné par un adulte devant un groupe de plusieurs enfants. Et tous les enfants de la classe ne reçoivent pas l’information de la même façon et ne la comprennent pas de la même façon. Il y en a qui vont lever la main pour poser des questions à l’adulte. D’autres non. » 

 

Il peut ensuite arriver que certaines interprétations semblent exiger des rectifications, des demandes de précision au professeur ou même à l’organisme qui a conçu le programme. Pourtant, dans d’autres cas, Louise Hénault-Éthier en vient à la conclusion qu’il ne reste plus qu’à entendre une colère légitime : « Un enfant doit apprendre à être patient, déçu, triste ou en colère et à nommer ses émotions pour être capable de les affronter. S’il ressent la colère parce que les bélugas sont en train de disparaître du Saint-Laurent, il doit exprimer et nommer cette colère, et ne pas rester pris avec ce sentiment. »

 

Cette expression libère, apaise, mais elle constitue aussi, pour Nancy Doyon, le meilleur moyen de suivre les pistes qu’offrent les enfants de les guider vers un apprentissage efficace, en fonction de leurs préoccupations : « C’est important que l’on prenne le temps d’entendre les enfants sur ce qu’ils pensent et sur ce qu’ils vivent, que l’on échange avec eux et que l’on soit capable de nuancer. Et dans les nuances, je pense qu’il serait important d’aborder avec eux que parfois, des changements, c’est long. Ceux qui ne font pas ce qu’on leur dit de faire, pourquoi ne le font-ils pas ? Pourquoi certains ne recyclent-ils pas ? Comment peut-on sensibiliser les gens autour de nous sans imposer notre point de vue, et le faire avec respect ? »

 

Dans cet espace que l’on consacre à une écoute sincère de ses positions, on offre aussi à l’enfant le meilleur exemple concret, en tant que professeurs, parents ou intervenants, de l’esprit critique que l’on aimerait le voir développer, devant les incohérences et les drames que l’humanité tolère souvent un peu trop passivement : « Un enfant a le droit d’exprimer ce qu’il pense, ce qu’il a entendu, et de confronter la réalité. Peut-être que parfois il va dire ce que son parent lui a dit, parce qu’il se rend bien compte que tu viens de dire l’inverse. Et l’enfant ne veut pas te dire que tu n’as pas raison, il veut lui-même confronter et bâtir son aptitude à la critique. Nous n’attaquerons pas la personne, nous allons discuter de l’idée. On présente des éléments et plusieurs éléments peuvent servir à forger une réalité. »

 

Pour l’instant, les organismes de sensibilisation sont présents dans les Cégeps et les universités où de chauds débats remettent en question les manières de concevoir les démarches écologiques ou humanitaires. Les écoles secondaires et primaires deviendront-elles, à l’avenir, d’autres espaces propices aux échanges toujours plus directs entre les générations et entre les parents et les professeurs ? Seuls l’avenir, et ceux qui le portent déjà en eux sauront le dire.

 

 

Merci à :


Nancy Doyon, éducatrice spécialisée, conférencière, coach familial www.sosnancy.com


Murielle Vrins, chargée de projets, Alimentation institutionnelle, Équiterre equiterre.org


Louise Hénault-Éthier, chef des projets scientifiques, Fondation David Suzuki fr.davidsuzuki.org


Anne Sainte-Marie, responsable des communications, Amnistie internationale, Canada francophone www.amnistie.ca

 

 

 

Pour en savoir plus :


Sur l’intimidation : Doyon, Nancy (2014) Prévenir l’intimidation : guide d’intervention, et Agir contre l’intimidation : programme d’animation, aux éditions Midi-Trente www.miditrente.ca

 

Sur les droits de l’homme (bande dessinée, jeunesse) : Goldstyn, Jacques (2015) Le Prisonnier sans frontières,  aux éditions Bayard bayardjeunesse.ca

 

Sur l’écologie : Suzuki David (2017) Halte à la surchauffe ! Des solutions à la crise du climat (Essai, adulte) et (2010) La Déclaration d'interdépendance : Un engagement envers la planèteTerre (livre illustré, tout public) aux éditions Boréal www.editionsboreal.qc.ca

 

Pour rêver… la liste de suggestions littéraires d’Équiterre : equiterre.org/actualite/suggestions-de-lecture





 

  

 

 







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