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Le déménagement, une histoire de famille

dimanche 01 août, 2004

Déménage-t-on trop souvent à Montréal ? Une chose est certaine, l’Amérique du Nord est le lieu de la planète où l’on déménage le plus. En ville, les services communautaires qui pourraient contribuer à l’intégration et au bien-être des nouveaux arrivants ne manquent pas, mais encore faut-il prendre le temps de les connaître. Louise Noël, une travailleuse sociale qui a écrit un livre sur l’attachement, explique les choses ainsi : « Lorsque l’enfant déménage souvent, il risque de se sentir moins enclin à s’investir pour développer de nouveaux liens. » À l’autre extrême, cependant, le pédopsychiatre Michel Lemay rapporte que, lorsqu’il a fait son service militaire dans l’armée, il a été amené à rencontrer beaucoup d’enfants dont le père devait changer de base, voire de pays, tous les huit mois, sans que ceux-ci en paraissent affectés.

 

Le déménagement, une histoire de famille

 

De part et d’autre, toutefois, les intervenants s’accordent sur le fait que les circonstances du déménagement risquent de chambouler la vie de l’enfant beaucoup plus que le changement de quartier. Par son contact familier avec les enfants à la Maison Buissonnière, madame Irène Krymko-Bleton a développé des façons très imagées d’illustrer des situations : « Un déménagement, même dans un quartier voisin, surtout pour les enfants qui ne maîtrisent pas encore bien le langage, c’est un peu comme pour un adulte, se retrouver à Tokyo du jour au lendemain. (Dans certains cas, un déménagement dans le quartier voisin peut même devenir plus troublant qu’une migration d’un pays à un autre, tout dépend des conditions du départ.) Cela peut être merveilleux ou catastrophique, selon la manière dont on y est préparé et de l’attitude de notre guide. » Bien sûr, en évoquant ce « guide », madame Krymko-Bleton fait référence aux parents.

 

L’épreuve de la découverte

Un enfant qui est affecté par la transition peut le manifester par des troubles d’appétit ou de sommeil, par des régressions sur le plan des acquis (propreté, autonomie, langage), des cauchemars, des changements de tempérament allant de l’isolement au désir d’accaparer constamment l’attention, par de petits larcins ou encore d’autres comportements qui peuvent être associés à une attitude dépressive. En général, cette période d’instabilité dure moins de six semaines. Lorsqu’elle se prolonge, les spécialistes en recherchent habituellement les causes parmi les autres facteurs qui ont pu entourer la période du déménagement.

 

En général, le déménagement se passe tout de même bien mais, selon madame Noël, tout changement est éprouvant. Dans son livre, elle évoque par exemple l’importance des couleurs, des formes et des odeurs qui constituent très tôt l’univers de l’enfant, pas tout à fait distinct de lui-même. Avant six mois, l’enfant dépend toutefois tellement de sa mère que c’est encore la présence et l’état d’esprit de celle-ci qui resteront les principaux points de repère de l’enfant, quoi qu’il advienne à l’extérieur.

 

Après six mois, l’enfant commence à établir d’autres points d’attachement. Son identification s’étend alors de plus en plus aux autres personnes, mais aussi aux objets et aux ambiances de « son » univers. La période qui s’étend de 6 à 12 mois est d’autant plus significative qu’elle est également celle où l’enfant développe « la permanence de l’objet » et où il acquiert graduellement la certitude que sa mère et tout ce qui l’entoure continuent d’exister même lorsqu’il s’en éloigne. Il éprouve donc fréquemment le besoin de se rassurer en revenant aux objets. Ce moment de l’apprentissage, où l’enfant n’a pas encore acquis les éléments de langage pour exprimer ses peurs et ses interrogations, est donc particulièrement délicat. À cet âge, le malaise risque de prendre des formes plus somatiques.

 

Bien que les jeunes enfants soient, pour toutes ces raisons, bien attachés à leurs routines, ils sont encore ceux qui bénéficient des plus grandes ressources pour s’adapter rapidement, si les circonstances sont favorables. De plus, lorsque l’enfant acquiert le langage et peut donc participer, par la parole et même par de petits services, à tout le brouhaha qui l’entoure, l’événement lui paraîtra probablement beaucoup moins mystérieux. Il est même recommandé d’emmener l’enfant sur les lieux du déménagement pour qu’il puisse voir la nouvelle maison se remplir et l’ancienne, se vider.

 

Pourtant, à mesure que l’enfant grandit, le territoire et le réseau personnel auxquels il s’attache s’élargissent aussi. Vient alors l’époque des premiers copains, parfois des premières amours et, ensuite, à la préadolescence, celle où les amis deviennent presque aussi importants que les parents. Pour que cette transition ne soit pas trop brutale, il est donc fortement recommandé d’encourager l’enfant à écrire, d’apporter des photos, de prévoir des visites chez les amis jusqu’à ce que de nouvelles relations prennent la relève. Le choix des amis est d’autant plus déterminant à l’adolescence mais heureusement, à ce moment de leur vie, les jeunes commencent à avoir l’autonomie nécessaire pour surmonter la distance qui les sépare.

 

Contrôle et identité

Mais qu’est-ce qui peut effrayer tant les enfants dans le fait de changer de domicile ? La perte de contrôle de leur vie, répètent les spécialistes. Évidemment, ce n’est pas l’enfant qui décide de partir et de briser les routines qui lui sont si chères. L’environnement physique (proximité des parcs, espace intérieur, insonorisation des murs) peut améliorer la qualité de vie de l’enfant, mais il n’en constitue pas toute la réalité. Il ne faut pas confondre non plus le bonheur des parents avec celui des enfants. Il peut arriver que ce qui apparaisse comme une bonne nouvelle pour les parents (s’éloigner d’une belle-famille étouffante, offrir à chacun sa propre chambre) ne soit par perçu du même œil par les enfants.

 

Si, en plus, le déménagement se fait d’un pays à un autre, qu’il fait suite à un divorce ou à certaines contraintes financières, cette perte de contrôle est encore plus marquée. On insiste cependant sur l’importance d’annoncer le départ à l’avance et d’expliquer aux enfants les causes réelles du départ, même si elles ne sont pas heureuses. Par ailleurs, de « petits mensonges » risqueraient de faire naître un sentiment de trahison qui s’ajouterait à l’insécurité du moment. Ce n’est pas parce que les parents ne disent pas ce qui les tracasse qu’ils le font moins ressentir à leurs enfants. Ils leur donnent seulement moins de moyens de gérer leur angoisse.

 

Sophie Gamache, éducatrice en centre de la petite enfance, se souvient même d’avoir entendu une petite fille admettre sa crainte que sa mère parte avec les boîtes et la laisse seule, derrière elle, dans l’ancien appartement. Il ne suffit pas seulement alors de répondre aux questions, dit madame Noël, mais bien d’aider l’enfant à comprendre ce qui le préoccupe afin de lui permettre d’apprendre à nommer ses appréhensions. Il existe d’ailleurs un nombre impressionnant de livres en bibliothèque qui permettront d’aborder le sujet en douceur.

 

Une bonne préparation fera alors ressortir les avantages du nouveau quartier ou encore ses similitudes avec celui que l’on vient de quitter. Il faut cependant éviter de donner à l’enfant la fausse impression qu’il doit se positionner sur notre projet de déménagement : « L’enfant risque alors de s’épuiser à essayer de faire changer ses parents d’idée. » Par contre, chacun admet la nécessité d’impliquer l’enfant dans des décisions à sa hauteur, notamment sur les objets à emporter ou la décoration de sa nouvelle chambre. L’enfant se sentira probablement plus à l’aise de choisir si ses parents lui proposent de faire un choix entre deux options.

 

La géographie personnelle

De même, dans la mesure du possible, il faudrait essayer de se montrer sensible à l’attachement que l’enfant manifeste aux objets qui l’entourent et tenter de résister à la tentation de profiter de ce changement d’air pour « faire le grand ménage ». Pour l’enfant, comme pour l’adulte, la maison est avant tout un lieu rempli de symboles et de signification. La répartition de l’espace, les habitudes des voisins, la luminosité et, enfin, tout ce qui vient rythmer la vie ont fini par lui donner un sens. De même, en s’attachant à de nouveaux objets, à de nouveaux lieux et à de nouvelles personnes, l’enfant peut craindre de se montrer infidèle au passé. Le docteur Lemay voit tout de même d’un œil favorable le fait que l’enfant démontre quelques regrets à quitter ses anciens amis. S’il a du chagrin de quitter ceux qu’il aime, c’est qu’il est capable d’établir des relations et qu’il va sans doute en tisser d’autres.

 

Vaut-il mieux alors se réserver du temps pour retourner visiter les lieux où l’on a aimé et vécu ? Plusieurs pensent qu’aller visiter les lieux dont on n’a plus la clé risque de susciter bien des chagrins inutiles. Par contre, la plupart des intervenants croient aux bienfaits de retourner, à l’occasion, visiter des amis, des centres de loisirs ou des parcs où la famille a plus de chance d’être reconnue et accueillie, enfin, des endroits où on lui ouvrira la porte.

 

Par contre, si l’enfant associe les lieux à des souvenirs plus tristes, il est possible qu’il ne manifeste aucun désir d’y retourner. S’il est en âge d’anticiper (vers sept ou huit ans), il se peut aussi qu’il entrevoie le déménagement comme un moyen d’échapper à une situation désagréable (professeur impatient, camarades tyranniques). Si les parents laissent alors simplement les choses aller, l’enfant risque de reproduire ailleurs les mêmes attitudes que dans son milieu précédent, provoquant ainsi une double déception. Mais cela est loin d’être automatique, surtout si les parents se donnent la peine de s’impliquer pour faire changer les choses. On recommande d’ailleurs généralement aux parents d’encadrer l’intégration de leur enfant en s’informant de la présence des autres familles du quartier, en les invitant à des petites fêtes, en accompagnant fiston au parc ou à l’école, en rencontrant les nouveaux professeurs ou éducateurs, en participant aux activités scolaires et même en rencontrant les directeurs, s’il s’agit d’une question spécifique.

 

L’approche préventive

La rencontre des différentes personnes qui prendront soin de l’enfant peut également permettre d’établir une certaine cohérence entre les différentes initiatives et attitudes des personnes qui prennent soin de l’enfant, ce qui est particulièrement important en cette période de transition. De plus, par son implication, le parent pourra lui-même créer des liens tout en contribuant au bien-être de ses enfants.

 

Même si certains enfants démontrent un extraordinaire sens de la débrouillardise, il semble que l’intégration du parent soit encore le meilleur moyen d’aider l’enfant à trouver sa place dans le quartier. Bien sûr, plusieurs services communautaires et privés peuvent répondre aux besoins des adultes. Mais de plus en plus d’organismes se donnent également une vocation familiale. Ils invitent parents et enfants à se joindre ensemble à des groupes et misent sur la qualité des relations et sur une approche conviviale et préventive plutôt que sur la gestion de cas problèmes. La Maisonnette de parents, par exemple, propose des brunchs en famille, alors que la Maison buissonnière accueille les enfants de moins de quatre ans en compagnie d’un adulte significatif, ce qui permet aux enfants de vivre leurs premiers moments de socialisation dans une atmosphère sécurisante.

 

En général, les enfants aiment voir leurs parents prendre part à leur vie et en sont fiers. Il demeure cependant nécessaire de doser ses efforts et de consulter l’enfant, car pour celui qui n’a plus besoin d’aide, une telle proximité peut être perçue comme une remise en question des compétences et, donc, le fragiliser plutôt que l’aider. Sœur Madeleine Gagnon de la Maisonnette précise aussi que « Ce n’est pas parce que les parents s’entendent que les enfants s’apprécient aussi. Ils ont moins de moyens d’affirmer leur préférence, mais ils en ont quand même »; elle se dit tout de même émerveillée de voir à quel point les enfants, même très jeunes, qui vivent des situations similaires, arrivent à partager et à se comprendre.

 

Conclusion

Ces organismes s’adaptent au fait que dans notre société occidentale, les enfants sont amenés à vivre des ruptures avec la chaleur du nid familial beaucoup plus tôt. Outre les déménagements, il y a aussi la garderie, les camps de vacances, le départ de la maman pour le travail, les séparations dans la famille proche ou éloignée. « Mais les transitions et les deuils font partie de la vie, rappelle le docteur Lemay, et nous permettent de devenir des individus plus forts. » Il ajoute également que, selon lui, ce qui est déstabilisant, ce n’est pas de partir, mais de se sentir déraciné. Par contre, être accueilli dans un nouveau milieu serait plutôt un nouveau défi, une manière d’ouvrir ses horizons à d’autres manières d’être bien et de prendre, à même les ruelles de son nouveau quartier, ses premières leçons de tolérance.





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